C'est curieux, on ne les entend plus. Il n'y a pas si longtemps, il ne se passait pas une semaine sans qu'un membre éminent de l'Anpaa, rebaptisée Association Addictions France, ne vienne alerter, sur les ondes, le peuple de France des dangers de l'alcool et surtout de leur ennemi juré, le vin. Ils ont le triomphe discret. La baisse de la consommation de vin en France est sensible depuis quelques années.
On ne peut s'empêcher de la comparer à la très forte hausse de l'usage du cannabis, de la cocaïne, de la kétamine et des drogues de synthèse. Le prix bas de ces psychotropes explique leur succès, la demande aussi, et on ne saurait reprocher à l'Anpaa ces changements de comportements. Simplement, on peut déplorer les œillères de ces dirigeants, qui ont fait du vin leur cible privilégiée, le réduisant à la molécule d'alcool en oubliant histoire, patrimoine, civilisation, en condamnant toute forme de transmission, d'éducation au savoir goûter et boire. Certes, un médecin aujourd'hui doit absorber des quantités de connaissances en maths, physique, chimie, et plus grand-chose des savoirs d'autrefois, de ce qu'on appelait « les humanités ».
Souvent, les dirigeants de l'Anpaa ont employé le mot « drogue » pour évoquer le vin, sans mesurer vraiment ce que ce glissement sémantique ou plutôt idéologique avait de dangereux. Aujourd'hui, la France est confrontée au problème de la drogue, la vraie, et comme le dit Jérôme Fourquet : « Prendre de la cocaïne, ce n'est pas tout à fait pareil que prendre un apéro… » De même que lutter contre le narcotrafic semble moins aisé que de dénoncer le « lobby du vin ».
L'Anpaa a fêté son anniversaire en changeant de nom. C'est vrai que la nouvelle dénomination rappelle moins les vieilles ligues anti-alcooliques d'autrefois. Demeure cependant, au-delà des progrès thérapeutiques, le ciment idéologique du mouvement : la morale. L'Anpaa (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie) a eu 150 ans en 2022. « 150 ans d'actions engagées », annonçait-elle même fièrement sur son site.
« Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal »
Elle est née effectivement en 1872, au lendemain de la défaite contre la Prusse. Elle est créée le 12 mars. « Le facteur déclenchant de l'action anti-alcoolique découle des événements politico-militaires des années 1870-1871, écrit l'historien Didier Nourrisson*. L'armée, fierté du régime, que l'on croyait supérieure à tout autre, s'effondre en quelques semaines devant les troupes allemandes. En quelques jours, l'Empire, en place depuis près de vingt ans, qui éclaboussait d'un luxe orgueilleux le monde entier lors de l'exposition universelle de 1867, qui réalisait un rêve séculaire – le canal de Suez – en 1869, qui recevait enfin un nouveau satisfecit populaire en mai 1870, s'écroule dans un coup de colère parisien. La capitale subit un épouvantable et humiliant siège de cinq mois ; le nord et l'est du pays vivent sous la botte de l'occupant. Enfin, avec la Commune de Paris, la guerre civile menace d'emporter la fragile république. »
Il convient de trouver un coupable : évidemment, pas question de toucher aux élites politiques et militaires. Le fautif, l'âne de La Fontaine, ce sera l'alcool. Puis il y a aussi la peur des émeutiers. D'autant que si la France, au début du XIXe, du fait d'une viticulture florissante et omniprésente, consomme beaucoup moins d'alcool par tête d'habitant que les pays nordiques, où l'on distille à tout-va et n'importe quoi, ce n'est plus le cas en 1870.
Après les vagues de maladies et parasites – oïdium, mildiou, phylloxéra – qui ont considérablement réduit la production de vin, elle s'est lancée elle aussi dans la chaudière et l'alambic. « La forte consommation est due aussi au maintien dans l'état de sous-prolétariat d'une population ouvrière pour laquelle “l'assommoir” représente bien souvent la seule échappatoire à une vie de privations et de frustrations. Les tableaux dressés par les observateurs sociaux, nombreux sous le second Empire, laissent peu d'illusions à cet égard. Ils expriment souvent un regard de classe sur le monde ouvrier, sans complaisance, mais qui traduit une réalité sociale misérable… » dit encore Didier Nourrisson.
Ordre moral contre tourbe émeutière
La création de l'ancêtre de notre actuelle Association Addictions France plonge ses racines dans cette trouble période. « Cessez d'abreuver la tourbe émeutière, elle cesse d'être à craindre ; à jeun, elle est naturellement lâche », peut-on lire dans Le Courrier du Havre le 24 mars 1871, cité toujours par Didier Nourrisson. Bien vite, la nouvelle association se rebaptise « Société française de tempérance » et ses membres fondateurs n'ont vraiment rien à voir avec la « tourbe émeutière ».
Parlementaires et anciens ministres, membres de diverses académies, de Mgr Dupanloup, auteur d'un traité sur l'éducation des enfants pas très proche de ce que l'on recommande de nos jours, au duc Albert de Broglie, qui toute sa vie militera pour le retour à la monarchie orléaniste : « La composition même de ses membres offre toute garantie d'honorabilité et de ralliement à la politique officielle d'“ordre moral” mise en place par le régime de M. Thiers », ajoute Didier Nourrisson.
On est alors prudent avec le vin dans une société encore largement dominée par la paysannerie, qui penche davantage vers les conservateurs que vers les communards. Pas question de la heurter. Les hygiénistes condamnent l'alcool, celui produit par la distillation, mais ni le vin ni le cidre, qui servent de boissons quotidiennes dans les campagnes, où l'eau courante n'existe pas. Cela explique d'ailleurs la fameuse phrase de Pasteur sur le vin, la « plus hygiénique des boissons »…
Mais dans les villes et les centres industriels, on encourage la sobriété. Chaque année, la Société française de tempérance « distribue des récompenses à toutes les « personnes qui seront signalées pour leur active propagande en faveur de la tempérance », raconte Didier Nourrisson. Peu à peu, la grande peur du Grand Soir s'estompe et bientôt la guerre de 1914 fera appel au vin et à la gnole pour donner du courage aux poilus qui, vague par vague, doivent sortir des tranchées pour aller se faire massacrer par la mitraille allemande. Le 22 août 1914, ils seront 27 000 à périr ainsi, encore équipés de leurs pantalons rouge garance qui en faisaient des cibles parfaites.
« Tout le monde ne boit pas du Petrus tous les jours ! »
Quel lien entre la Société de tempérance de 1872 et l'Association Addictions France ? Le mépris de classe, la peur de l'émeute ouvrière ont, semble-t-il, disparu. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, on a cessé de traiter le sujet de l'alcoolisme essentiellement sur le plan de la morale pour admettre qu'il s'agissait d'une maladie due à un manque. Du jugement, on a évolué vers l'écoute et les soins psychiatriques. Mais, chasser la morale n'est pas chose aisée, elle revient toujours au galop.
Certaines prises de position contemporaines rappellent curieusement les discours de 1872. Ainsi, le communiqué rageur du président de l'Anpaa, Bernard Basset, quand le Premier ministre Édouard Philippe avait proposé de distribuer gratuitement des licences 4 en zone rurale pour rouvrir des cafés dans les villages où les commerces avaient disparu : « On n'y boira pas que du café ou du jus de pomme ! Or, toutes les études le prouvent : plus le nombre de bars (et donc l'offre d'alcool) est important, plus la consommation augmente, ainsi que les dégâts sanitaires et sociaux qui en sont la conséquence mécanique […] Les habitants de ces zones rurales méritent mieux que l'alcool pour oublier l'appauvrissement économique de leurs territoires. Ce ne sont pas quelques emplois de gérants de bars qui les feront revivre. »
En 2024, Bernard Basset disait encore à France Info que le « lobby de l'alcool nous incite à consommer des alcools en les présentant comme un plaisir raffiné, etc. Mais la plupart des gens boivent de l'alcool à faible qualité gustative. Tout le monde ne boit pas du château Petrus tous les jours ! »
Le mépris de classe a-t-il totalement disparu ? On peut en douter, car demeure toujours la suffisance du sachant vis-à-vis des « victimes ». Ce type de discours dément le reste, les bonnes manières et les bonnes pratiques longuement énoncées dans ce qui sert de manifeste à l'association. L'ennemi n'est toujours pas la misère, la solitude, le manque, mais l'alcool. Comme si le problème de l'alcoolique se résumait à se procurer de l'alcool.
En 1872, le député radical Alfred Naquet avait défendu l'idée de soigner les ivrognes et de combattre la misère pour lutter contre l'alcoolisme. À l'époque, il n'a pas été entendu, et pas davantage aujourd'hui. Il convient d'ajouter que depuis l'adoption de la loi Evin, l'État a laissé à l'Anpaa, devenue AAF, le soin de poursuivre en justice tout ce et tous ceux qui lui semblent contrevenir à cette loi. L'association a ainsi fabriqué un curieux cocktail de thérapeutique et de juridique, confondant, comme le disait Péguy, « la Sorbonne avec la préfecture de police. » Mais c'était à propos de certains intellectuels, Monsieur Basset n'est donc pas concerné.
LePoint, le 16 juillet 2025